L'histoire

Prologue
Ce jour là, tout ceci a commencé. Je me rappelle des évènements. En détail, comme si c'était hier. Je m'était levée et extirpée de mon sommeil, comme chaque matin. Sauf que ce matin là, j'ai senti des crocs pousser à l'emplacement de ma mâchoire; ces touffes rousses qui surplombaient ma tête, et, plus étrange, la lueur rougeoyante et captivante qui allumait mes yeux. Je n'y ai pas crue, mais la vérité s'est imposée à moi, sans que je ne puisse faire quoi que ce soit. Une de ces vérités aux-quelles on ne peut rien changer. J'ai eu faim pour la première fois, d'une faim atroce, comme si si je ne me nourrissait pas absolument d'un aliment précis, à l'instant même je m'évanouirai. Les crampes d'estomac se faisant plus pesantes, j'ai finalement compris ce qu'il me fallait... Et, dégoûtée de moi-même, je m'en suis servie, comme sur un plateau... Le plateau ? Le pauvre humain qui marchait sur le trottoir devant moi... Un monstre ? Non, j'étais pire que ça... Mais, heureusement, à cette époque là, Jared est arrivé... Et j'ai commencé à m'habituer à ce mode de vie, aux réunions qui devaient expliquer en détail à notre communauté ce que nous étions, et nous former comme de parfaits Blood's Moon. Blood's Moon … Le mot a germé dans mon esprit, mais sonnait faux. Et je n'ai rien pu changer à cette mélodie étrange. Blood's Moon... Lune de Sang, en Anglais... Ça résumait bien la situation.

Les jours ont passé, et j'ai essayé d'accepter qui j'étais, sans protester. Tout c'est très bien passé, du moins, jusqu'à ce que je rencontre un certain Jake...

1.Faim et Mystère


   Je pénétrai dans le bâtiment C, en retard, mais néanmoins pas essoufflée. Mes cheveux roux flamboyants aurait dû me coller à la nuque, pourtant il voletaient derrière moi, comme si je n'avais pas un tonneau de sueur sur le dos. Je poussai la porte de la salle d'SVT avec assurance, sachant d'avance l'excuse minable que j'allais servir à Mme Collins.
_Alors, mademoiselle Hudson, vous avez décidé de prendre vos libertés, aujourd'hui ?
Me lança Mme Collins avec ironie. Sans aucun doute, elle prenait un immense plaisir à tenter de m'humilier devant toute la classe. Mais je ne me laissai pas faire aussi facilement.
_Oh, navrée de ce retard, madame, ça ne se répétera plus. Je pris mes intonations les plus mielleuses, et ma voix la plus envoûtante. J'accompagnai le tout d'une moue '' profondément désolée '' . Je priai intérieurement pour qu'elle me laisse reprendre ma place sans discuter, et, comme chaque fois, mon souhait se réalisait. Elle hocha la tête, l'air soudain compréhensive, et m'envoya à ma place, avant de débuter son habituel cours. En cet instant, j'étais plus que jamais fière d'être une Blood's Moon... Jared était assis à côté de moi, partageant ma paillasse. Je jetai un regard sur lui, et ne pût détacher mes yeux de sa chevelure de jais plus que jamais en bataille, qui soulignait son visage parfait dans les moindres traits. Ses yeux verts perçants se posèrent sur moi, et il m'adressa son sourire en coin du lundi matin, le signal que la journée allait bel et bien commencer...
Je lui rendis son sourire et reportai mon attention sur Mme Collins, qui tâchait vainement d'expliquer le cycle de rejéction des pelotes d'un rapace à Jen. Celle-ci tira la langue de dégoût lorsque Mme Collins aborda le sujet des os et des poils broyés puis rejetés, provoquant des rires dérrière elle. Je ne remarquai même pas Jared qui me passait un bout de papier sur le-quel il avait griffoné un mot à la hâte. T'as encore réussi ton coup !? Tu sais que ça fait depuis le début de l'année que t'es en retard !? Franchement, je suis flâtté ! Chapeau, la rouquine !
Je lui adressai un sourire éclatant et replongeais dans mes notes d'SVT.

La cloche sonna pile au bon moment. Aussitôt, une huée de collégiens se ruèrent dans le couloir, pressés de quitter les cours. Personnellement, je n'étais pas aussi excitée que ça... Surtout que, moi,je n'avais pas fini les cours. La marée de cartables et sacs se dirigea vers la sortie bruyamment, tandis que je rejoignais Jared dans le couloir.
_T'aurais pas vu Jen ? Lui demandais-je, intriguée.
_Nan, et c'est tant mieux comme ça ! Me répondit-il en plissant les yeux d'un air malicieux.
Je ne pus m'empêcher malgré moi de pouffer de rire. Ah ! Jared avait un don pour me faire sourire n'importe quand, sans aucune raison apparente... Et c'était pour cela qu'il avait le privilège d'être mon meilleur ami... Enfin, privilège... Question de point de vue !
_Tu viendras, ce soir ? Me lança-t-il, coupant court à mes rires.
Bien sûr, il parlait de la réunion qui aurait lieu dans la soirée...
_Je ne sais pas... Ces temps-ci, ça m'agace, tous ces secrets... Être une Bloody n'est pas une chose si... Géniale !
_Quoi !? Mais c'est le meilleur truc au monde, ma vieille ! Tu as vu comme tu as embobiné Collins, Tout à l'heure ? Ça, c'est du vrai Bloody !
Dit-il en m'adressant un clin d'oeil. Je ne pus m'empêcher de sourire, mais je continuais tout de même sur ma lancée.
_Quand même, dis-je, parfois j'aimerais être...Normale. Vivre sans avoir à mentir, tromper, garder le secret...
_Mais, Lee, rends toi à l'évidence : même si; admettons, tu n'étais pas une des nôtres, tu ne serais jamais normale, toi ! Ironisa-t-il.
Je le fusillai du regard, tentant de ravaler le sourire hilare qui se dessinait sur mes lèvres. Peine perdue. Nous éclatâmes de rire et sortîmes du sinistre bâtiment, annonciateur de mauvaises notes et heures de colle pour bon nombre d'élèves...
Je traversai le passage piéton, après avoir salué Jared. Ce jour là, comme tant d'autres, le ciel était obscurci par de gros nuages flottants, gris-bleuté, comme si le ciel hésitait entre déverser sa pluie diluvienne ou à nous offrir son soleil éclatant. Exactement comme moi... Je ne savais plus trop quoi faire... Devais-je aller à ce fichu Conseil ou pas ? Évidemment, les règles disaient que j'y était obligée, mais je ne respectai pas toujours les règles...Le feu passa au vert, interrompant mes pensées. Une fois arrivée au perron de notre petite villa typiquement Anglaise, je gravî les marches, clamant le nom de Célia, ma marraine, avec qui je vivais. Célia n'avait pas vraiment de lien de parenté avec ma famille... Et, en toute honnêteté, sans jouer les comédiennes dramatiques, je n'ai pas vraiment de famille... Du moins, j'en avais une... Une mère, un père, mais surtout, des personnes courageuses, qui ont sacrifiés leur vie pour la mienne... Et puis de toute façon, avaient-ils vraiment le choix ? Tout ce que je sais d'eux, c'est que Peter Shang Hudson était d'origine asiatique, et que c'était un homme costaud, rigide, qui n'avait jamais froid aux yeux... Ma mère, d'après Célia, était une jeune femme aimante et toujours pleine d'énergie... En tous cas, ce qui es sûr, c'est que tous les deux étaient des Blood's Moon... Comme moi d'ailleurs. Et, quand on n'est pas comme le commun des mortels, enfanter conduit à la mort...
_Célia ? Répétai-je dans le noir de la grande maison.
Silence, pas de réponse... On se serait cru dans Silent Hill, songeais-je avec ironie. Tâtonnant dans le noir, je tentai d'atteindre l'interrupteur avec mes doigts.
Le déclic se fît et je vis avec soulagement le vestibule s'allumer... La preuve que tout n'était pas en ruine dans cette baraque ! Aucun doute, Célia n'était pas encore rentrée. Sans doute était-elle en ville, s'adonnant à quelque activité farfelue qui lui était encore passée par la tête... Je montais dans ma chambre, une pièce circulaire et d'allure baroque. Mon petit lit surmonté d'un plaid aux motifs de grenouilles d'un vert pimpant sur un blanc terne était, comme toujours, envahi par un énorme chargement de peluches. Mes rideaux rouges donnaient à la pièce un aspect « cocon », et celle-ci était comme toujours d'un bazar indescriptible. Bien sûr, le rangement et moi fond deux, même trois... Ma chambre était la seule pièce qui sortait un peu du style ' Anglais ' et campagnard de la villa. Célia avait affirmé avoir eu tout de suite le coup de foudre pour cette grande bâtisse à l'ancienne, seul témoignage du passé au cœur de la ville.
Ne sachant que faire en attendant le retour de Célia, je m'emparai d'un vieux CD de punk/rock et projetai de m'engourdir les oreilles avec...



Le cliquètement d'une clé dans la serrure résonna dans la maison et m'extirpa de mon sommeil. Je me levai brusquement, haletant. Instinctivement, je me mis en position de défense et me plaquai au fond de ma chambre. Mais la voix de Célia résonna dans le corridor, m'arrachant un soupir de soulagement . Durant quelques instants, j'avais cru à une quelconque attaque...
Je me rendis conte, en descendant le vieil escalier, que deux petites touffes de poils pointues s'étaient dressés sur ma tête. Je soupirai de plus belle et recouvrit mes « oreilles » de mes mains.

_Lee ? M'interpella ma marraine.
_Oui, oui, je suis là, Célia !
Je ne sus exprimer à quel point j'étais contente de la retrouver. Même si Célia était une jeune femme toujours un peu excentrique et agitée, elle avait le don de mettre tout le monde à l'aise, autant par son enthousiasme que sa joie de vivre.
_Oh, Lee, si tu savais, je suis allée en ville, je me suis dénichée deux superbes Jeans Kalvin Clein ! Bien sûr j'ai aussi trouvé un joli petit débardeur bleu qui laissait tomber un peu les bretelles, genre « Classe » …
Et patati et patata... Elle se lança dans un récit sans fin sur sa promenade en ville, comme si c'était la chose qui m'intéressai le plus au monde... J'esquissais un sourire : Ça, c'était du Célia tout craché !
J'acquiesçai à chacune de ses questions sans vraiment savoir de quoi elle me parlait... Enfin elle reprit son souffle, et j'en profitai pour lui déposer un rapide baiser sur la joue.
_Mais... Dis- moi, ma Lee, tu n'aurais pas faim ? J'ai complétement oublié que tu m'attendais pour manger, excuse moi !
A présent elle avait l'air sincèrement inquiète. Je lui répondis que ce n'était pas un problème, et que je pourrais bien attendre quelques minutes le temps qu'elle prépare un dîner tardif... Ce que mon ventre s'empressa de contredire. Affolée, Célia dévala les marches à toute allure et se rendît dans la cuisine, ou j'entendis le cliquetis de la vaisselle et le frémissement des nuggets à la poêle...
Quand à moi, je remontais l'escalier, courbée en deux par une atroce faim.
Je décidai d'aérer quelque peu la pièce et écartai les rideaux de ma chambre. J'ouvris les fenêtres qui donnaient sur le jardin, ou les Iris que ma marraine avait planté le mois dernier s'étiraient de tout leur long, offrant leurs pétales aux couleurs envoûtantes. J'étouffais un cri lorsque je reconnus la silhouette assise à la balustrade de mon balcon.

_Jared ! Ne me refais plus jamais ça ! M'époumonais-je, encore secouée.
Mon ami s'esclaffa bruyamment et me tendis la main. Je l'empoignais vivement et vînt m'assoir à ses côtés, le poussant de toute la force dont j'étais capable.
_Eh, fais gaffe ! Dit-il en tanguant dangereusement de l'autre côté de la balustrade, j'ai failli tomber !
_ C'est mon objectif, monsieur j'éscalade-la- fenêtre-au-lieu-de-monter-tout-simplement-par-la-porte !
Il roula exagérément des yeux devant les poings serrés et mon air franchement consterné et s'esclaffa de plus belle. Je ris moi aussi avec lui, mais soudain, mes poings se crispèrent, et je sentis une douleur atroce me couper le souffle... J'avais faim, atrocement faim...
Jared comprit immédiatement et m'entraîna avec lui dans les escaliers, ou nous descendîmes à toute allure les marches bringuebalantes et traversâmes le jardin.
Une fois arrivés dans une impasse sombre ou nous étions difficilement repérables, il se métamorphosa et m'invita à en faire de plus belle. Sans hésiter, j'acceptais, et, me concentrant sur l'image d'un chat roux éclatant, je sentis un long filet de poils jaillir sous mon dos, et des petites touffes de poils rousses sur ma tête. Le plus agréable fût de sentir mes dents s'aiguiser, dépassant ma lèvre supérieure. A présent, la faim me tenaillait encore plus. Nous nous mîmes à courir, courir encore plus, d'une démarche féline en ce qui me concernait. Mon coeur ne fît qu'un bon lorsque je distinguai un garçon aux cheveux cuivrés qui avait environ mon âge, pas particulièrement beau mais qui avait l'air... Alléchant. Je bondis sur lui, qui avait eu la malchance de traîner dans un coin ou quasiment personne ne passait, m'apprêtant à y planter mes crocs. Mais soudain quelque chose m'arrêta. Je ne sus pourquoi, je m'arrêtait dans mon élan, tandis que le brun, effrayé, se sauvait. Il avait l'air encore secoué et horrifié par ce qu'il avait vu... Et moi j'étais très intriguée. Une seconde de plus et j'aurais pû me rassasier, remplir mon ventre avec un aliment qui m'était plus vital que les nuggets de Célia. Mais je n'avais pas pû m'y résoudre. Sur le coup, j'ai été fascinée... Fascinée par ce mortel qui m'attirais d'une façon si particulière que je n'ai pas voulu lui faire de mal. Je jetais un regard à Jared, pour voir si il avait compris ce qui s'était passé. Il haussa les épaules, indifférent. Je décidai alors de tourner la page, et nous repartîmes de plus belle guetter une nouvelle proie. Pendant que je courais dans les bois voisins, je me sentis tout d'un coup monstrueuse. Quel genre de créature était-il obligé de se nourrir du sang des autres pour survivre ? Quelle jeune fille comme moi devait-elle se transformer en animal pour exister ? Pourquoi n'étais-je pas tout simplement normale, comme les autres ? Ce soir là, je n'eus pas les réponses à mes questions...


2. Jake Zalder
Le lendemain, je m'étais levée encore endormie, et je titubai sur le parquet innégal de ma chambre. Je n'avais pas ouvert l'oeil de la nuit, et, pourtant, ma nuit avait été aussi blanche que si je n'avais pas dormi. Des rêves étranges m'avaient hanté, ou je revoyais le garçon aux cheveux d'ambre de la veille... A chaque fois que je voulais saisir le sens de ces visions, éclaircir la raison pour la-quelle je n'ai pas pu m'approcher de lui et m'en nourrir, l'image devenait floue, insaisissable... Et cela recommençait sans cesse. Soucieuse d'effacer ces images troublantes de mon esprit, je me levai une bonne fois pour toutes, et prenant appui sur les barreaux du lit, me dirigeai vers la salle de bain.
Lorsque mes doigts actionnèrent machinalement l'interrupteur, je distinguai une grande jeune fille dégingandée aux cheveux roux flamboyants. Mes yeux en amande me fixaient, imperturbable. Je levai le coin de la bouche en une moue séduisante et m'aspergeai le visage d'eau glacée, bien décidée à profiter de ma journée.

J'arrivais au collège une minute après la sonnerie. En retard, comme à mon habitude. Je me dirigeai en courant vers la salle de Français, dans les couloirs désormais vides ou se bousculaient un instant plus tôt une horde d'élèves. C'était le seul cours que je n'avais pas en commun avec Jasper. Je ne prît pas la peine de toquer, et entrait dans la salle de classe, le souffle court. Mr Lenoir m'attendait, devant le tableau.
_Huum... Euh...Excusez moi.. Articulais-je avec soin.
J'étais sûre que ça allait marcher... Il le fallait...Le professeur ne prît pas la peine de m'humilier, il m'envoya directement à ma place, trop habitué à mes retards excessifs. Je triomphai intérieurement et me félicitai à voix basse en me dirigeant vers ma place habituelle. Un inconnu occupait la chaise de Jennyfer, ma camarade de Français. A vrai dire, j'étais plutôt soulagée qu'elle ne soit pas là, car moi et Jen n'étions pas franchement compatibles... Mais je ne connaissais pas le nouveau venu qui était maintenant mon voisin, et je m'installai discrètement en tentant de reconnaître ses traits. Et le déclic se produisît ! Mais bien sûr, je le connaissait ! C'était le garçon sur le-quel j'avais bondi sans résultat la veille...
Honteuse et gênée par mon voisin, je mis soin à ne pas croiser son regard et me demandai si il m'avait reconnue... Impossible, de toute façon ! Qui l'aurait cru s'il racontait qu'une jeune fille mi-animal mi-humaine et assoiffée de sang humain avait tenté de s'abreuver de lui ? Malgré cela, mes doutes ne firent que s'accentuer lorsque je remarquai qu'il ne semblait pas me prêter la moindre attention lui non plus... Dérivant mes yeux infaillibles grâce au gêne du chat en moi, je guettais ses traits. La première chose qui me frappa fût ses cheveux, aux reflets cuivrés, tantôt scintillants au soleil, tentôt sombres à l'ombre. Puis ce fût son expression, ennuyée et pourtant terriblement séduisante. Je détachai mes yeux de ce bel inconnu, et tenta de reconcentrer mon attention sur les cours de Mr Lenoir... Sans succès : ses cheveux cuivrés hantaient déjà mon esprit.

Quand je descendis au réfectoire, quelques heures après, je trouvai Jen assise à notre table habituelle. Je n'avais pas vraiment envie de lui parler, aujourd'hui. Et son allure de star sortie d'un film de cinéma me rembruma, comme à son habitude. Ce midi, elle portait un jean taille-basse qui lui allait à merveille, soulignant sa silhouette fine et élancée. Son T-shirt Temps des cerises moulait parfaitement ses jolies formes et s'arrêtait juste là ou il le fallait, au dessus de son nombril.
Et, même pour une Bloody, elle était particulièrement jolie. Des boucles noires encadraient son visage parfait, soulignant ses yeux bleus vifs...
Je m'arrachai à sa complentation et me dirigeai vers la table, d'un pas mal assuré.
_Heu...Lui dis-je en posant mon plateau, Jared n'est pas encore là ?
Elle secoua la tête et replaça une mèche folle derrière son oreille, d'un geste tellement expert que ça en devenait écœurant...
Elle me toisa quelques instants, sourire méprisant et yeux malicieux compris, et « m'invita » à m'assoir à notre table. Je faillis lui faire remarquer qu'elle n'avait rien à faire ici, mais m'abstins au dernier moment.
_Frites, steak haché et gelée de fraises... Me dit-elle en détaillant mon plateau-repas, Tu as conté les calories ?
Je lui lançais un regard assassin, et replongeais dans mon assiette. Jen ne m'intimidait pas le moins du monde, mais partager un repas avec elle équivalait à un suicide. Je ne faisais que me taire en attendant l'arrivée de Jared. Cependant, bientôt nous n'étions plus les seules à manger... Sa copine collante, Emily, dont je ne connaissais que le nom et son dévouement absolu envers Jen, s'installa avec nous. J'esquissais un mouvement de recul mais me reprît aussitôt. Après tout, Emily n'était pas pire que Jen, c'était juste sa copie double en version plus vulnérable, sentimentale, timide et tout le tralala... Elle suivait Jen comme un chien suit son maître, sans jamais affirmer sa personnalité... Du gâchis, m'avait dit un jour Jared en l'observant les yeux brillants.
Toutes deux se lancèrent dans de longues palabres sur les dernières tendances. Du blabla inutile, songeais-je. Elles m'ignoraient royalement, comme si je n'étais qu'une chose insignifiante que leur attention ne méritait pas. Jared n'était toujours pas là. Soudain je me souvins que Jared était absente en cours de Français, ou du moins elle n'était pas à sa place habituelle, puisque le mystérieux grarçon aux cheveux d'ambres de la veille avait occupé sa place. Interloquée, je me décidai à prendre la parole et lui poser la question qui m'intriguait.
_Euh... Les filles ? Excusez moi je... Jen ? Comment ça se faisait que tu n'étais pas là, ce matin, en Français ?
_J'ai séché, me lança-t-elle entre deux bribes de conversation.
Et elle reprît aussitôt ses rires agaçants et ses regards inquisiteurs avec Emily.
Quant à moi, je me mis à réfléchir à sa réponse. Sécher le cours de Français ? Dans quel but l'aurait-t-elle fait ? Si Jen avait voulu faire l'école buissonnière, ce ne serait pas le Français qu'elle raterait ! Et puis, si ça avait été réellement le cas, Emily, qui la suit en toutes circonstances, aurait, elle aussi, été absente... Or je me rappelle de sa main levée lorsque Mr Lemaire avait prononcé son nom lors de l'appel. Pour conclure, son explication ne tenait pas debout. De toute façon, pourquoi Jennyfer Noeil m'aurait-elle dit la vérité ? Nous n'étions pas vraiment amies. Nous aurions même pu être ennemies si il n'y avait pas ce lien mystique commun au Blood's Moon... C'était la seule chose qui nous rapprochait.
Et Jasper qui n'était toujours pas là... Je commençais à m'impatienter, à en avoir assez d'avoir l'impression d'être transparente aux yeux de Jen et d'Emily. Je décidai d'oublier Jen et son histoire «  d'école buissonnière » , après tout, elle m'avait peut être affirmé cela pour que je la laisse en paix... Ce que je m'empressai de faire quelques minutes plus tard. Reprenant mon plateau en main, je me levais et partît débarrasser mon plateau de toutes ses cochonneries aux-quelles je n'avait finalement pas touché. Je brûlai intérieurement de fureur, à l'idée que Jared ait pu me laisser seule avec ces deux chipies et m'oublier délibérément. Me promettant de bien l'asticoter à son retour, je descendis les escaliers, sans un regard pour Jen et Emily, qui, sans doute, n'avaient même pas remarqué mon départ...

En bas, dans la cour de récréation, je tombais sur Lily, une fille qui, autrefois, avait été ma meilleure amie. Elle n'avait pas changé : sans cesse souriante et toujours très gentille avec les autres. Je ne tentais pas de l'éviter, et la colère que je ressentais quelques minutes plus tard s'évanouît lorsque Lily me demanda si j'allais bien. Devant son visage bienveillant, je ne pû m'empêcher de lui dire la vérité.
_Pas très bien, lui dis-je en mimant une grimace de martyre, j'ai dû partager un déjeuner en compagnie de Jen et sa sangsue collante...
_Ah, je comprend !
Elle sourît et me demanda si elle pouvait rester avec moi. J'opinais, ne pouvant le lui refuser, même si j'étais peu enthousiasme à l'idée de lui faire du mal si jamais une nouvelle faim me prenait brusquement. Car, même si nous avions étés très proches autrefois, elle restait une mortelle, simple humaine.
_Tu te souviens d'avant, quand nous étions inséparables ?
Me demanda-t-elle avec une pointe de nostalgie dans la voix. J'opinais, cherchant à éffacer des souvenirs douloureux qui me revenaient en tête. Oui, Lily avait été comme une sœur pour moi, avant que je ne m'aperçoive que je n'étais pas normale au sens du terme. J'ai alors commencé à m'éloigner d'elle, pour sa propre sécurité et la mienne : je ne lui téléphonais plus et cherchais à l'éviter au collège. Ça a été très dur pour moi de me détacher d'elle brusquement. Je me suis d'abord détestée et j'ai commencé à me trouver monstrueuse... Jusqu'à ce que je rencontre Jasper. Là, tout avait changé, je m'en rappelle très bien. Il m'a ouvert les yeux et montré que je n'étais pas toute seule dans cette affaire, que nous étions toute une communauté... Secrète. Depuis, j'ai appris à vivre avec ce que je suis, et même à en profiter... Mais, depuis quelques jours, je me sentais de nouveau horrible. Horrible de devoir se servir des autres pour survivre...
_Ah, Lee, voilà Jared ! Je te laisse avec lui... Me dit Lily en m'extirpant de mes pensées. Elle s'en alla aussi vite qu'un oiseau au vent, le rouge aux joues. C'était vrai que le physique de star de Jared ne la laissait pas indifférente...
Dès que je vis la silhouette dégingandée de mon ami, je sentis la colère remonter en moi. Je bondis sur mes pieds, prête à griffer, telle une lionne enragée.
Mais Jared éclata de rire devant la mine de guerre que je faisais, et je ne pus m'empêcher de sourire moi aussi, malgré moi. Ses cheveux d'un noir d'encre se découpaient sous le ciel bleu et parfait de ce jour là.
_Huum... Désolé, je n'ai pas pu te retrouver au réfectoire, me dit-il avant que je ne puisse prononcer le moindre mot.
_ Et ? Dis-je en pinçant les lèvres comme je l'avais vu faire dans les séries américaines.
_Ben j'accompagnais Jake, fallait que je lui fasse photocopier nos nouveaux emplois du temps et tout...
_Jake ? Répétais-je sans comprendre.
_Oh, c'est le gars qui vient de changer de classe, y paraît... Il était en troisième 5, je crois... Maintenant il est avec nous !
_Attends... Il avait pas Français avec moi, ce matin ?
_Si, je crois... Pourquoi ?
_Oh, Jared ! Ce garçon... Je... C'est celui d'hier !
Jared me dévisagea sans comprendre. Puis, quelques secondes plus tard, il écarquilla les yeux et étouffa un cri.
_Et, dit-il en reprenant son calme, il sait que.. C'est toi qui l'as attaqué ?
_Je ne crois pas, murmurais-je, il a fait comme s'il ne me connaissait pas, lorsque j'étais à côté de lui, ce matin.
_ J'espère que tu es consciente quel danger nous encourons s'il découvre qui nous sommes...
Il me toisa d'un air sévère, comme le père qui réprimande sa fille.
J' hochais la tête et déglutit avec peine. J'aurais voulu parler à Jas de ce sentiment bizarre que j'éprouvais quand ce Jake était dans les parages, cette attraction qui n'avait rien à voir avec celle du sang, et qui le rendait inaccessible. Et Jen, aussi... Sa réponse qui ne tenait pas debout...J'aurais voulu, et j'aurais pu en parler à Jared, mais j'ai préféré garder cela pour moi... Erreur fatale.


3. Blood's Moon et Buveurs


   La vive lumière qui pénétrait à travers les rideaux m'éblouit. Je me levais avec peine, étourdie.
La voix aiguë de Célia résonna depuis le salon, m'arrachant à ma torpeur. Je me dirigeai vers la salle de bains, un brin de toilette ne me ferait pas de mal. Quelques instants plus tard, je descendis dans la cuisine, ou Célia m'attendait déjà. Je me laissai tomber sur une chaise en bois tissé, profitant du doux fumet qui s'échappait d'une casserole que surveillait Célia.
_Bien dormi ? Me demanda-t-elle en venant poser un baiser sur ma joue. J'acquiesçai et baillait bruyamment. Elle esquissa un sourire et me versa la casserole de lait fumant dans mon mug préféré. J'avalai le liquide brûlant avec un morceau de croissant au beurre et me calai dans ma chaise. Et elle se lança dans un récit ennuyeux ( et c'est le moins qu'on puisse dire...) sur les vertus et bienfaits du lait et autres produits laitiers. Je ne l'interrompît pas, me contenta de hocher la tête lorsqu'elle me demandait ce que j'en pensais ou m'interrogeais du regard. C'était si simple de lui faire plaisir... Enfin elle me libéra, et je pus monter dans ma chambre. Là, je saisis immédiatement mon téléphone, comme tous les samedis matins. Et, comme tous les samedis matins également, je composai le numéro de Jared. Sa voix rieuse me salua chaleureusement, à l'autre bout du fil. Nous nous donnâmes rendez-vous dans le jardin. En attendant sa venue, je m'habillai, troquant mon vieux pyjama à nounours contre un jean usé et un t-shirt uni. Je me coiffai, enfilai une veste et descendît les escaliers à toute allure, pressée de revoir mon ami. En bas, dans le jardin que les Iris rendait parsemé de bleu, je ne le distinguai pas. Encore fusse une chose normale : il n'habitait pas le pâté de maisons à côté... J'en profitai pour m'allonger sur l'herbe, et fermai les yeux. Je sentis les doux brins d'herbe caresser ma joue, et un oiseau chanter au loin. Ça, c'était magique... On s'en serait cru à la campagne, en pleine nature, pourtant nous étions au cœur de la ville... J'en entendais presque plus les klaxons des automobilistes et les rires des passants. Je restai comme ça pendant un bon moment, profitant d'un instant de calme qui ne se répéterai sans doute pas de si tôt...

Je n'aurai pu savoir combien de temps j'étais restée ainsi. Une heure ? Deux ? Une matinée entière ? Tout ce que je su, c'est qu'une silhouette élancée s'installa près de moi, et se laissa tomber dans l'herbe à mes côtés.
_Alors, mademoiselle me donne rendez vous et je la retrouve qui coule un petit somme... Quel chaleureux accueil ! Me dit Jared ( qui d'autre ? ) ironiquement.
Je lui donnai une bourrade dans les côtes, tout en restant les yeux clos.
_Je dors pas, bougonnais-je.
Puis je me relevai, estimant qu'il était préférable de profiter de sa présence. En ouvrant les yeux, je fus estomaquée devant ses traits parfaits, sa bouche fine et souriante. Son corps élancé complétait le tout. Et, comme d'habitude, j'eus l'impression que mon meilleur ami était une quelconque divinité à la beauté ahurissante. Devant mes yeux écarquillés, il s'interrogea.
_Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?
_Jared, lui dis-je, tu es...
_Je suis ?
_ Tu es...
Incroyablement beau, songeais-je.
Mais je ne réussis pas à finir ma phrase, et rougissante, je changeais de sujet.
_Laisse tomber, lâchais-je finalement. Au fait... Il n'y aurait pas une réunion en ce moment ?
Il se laissa prendre à mon jeu et oublia complétement ma rougeur et ma gêne ans explication apparente.
_ Hum... Oui, y'en a une en ce moment même, mais c'est pour les nouveaux... Nous, c'est le soir...
_ On pourrait y aller ? D'habitude je déteste ces réunions, mais l'autre fois nous n'y sommes pas allés...
Je me tût en me rappelant l'épisode de la faim qui m'avait tenaillée ce jour là, quand j'étais tombée par hasard sur ce Jake, et quand je n'avais pas pû m'emparer de lui... Comme si un barrage le protégeait.
_Et, dis-je en me ressaisissant, j'ai pensé qu'on pourrait... Assister à cette réunion là pour essayer d'arranger les choses, de rattraper celle qu'on a raté...
_Intéressant... Pourquoi pas ? Et tu contes y aller maintenant ?
_Ben oui !
_T'y vas toute seule, alors !
Il me lança une bourrade dans le dos et je râlai.
_Jared !
_Oui ? Il afficha un air franchement innocent qui me fît sourire.
_Non, sérieusement, lui dis-je, s'il te plaît...
Je lui offrais le sourire le plus craquant que j'avais en réserve. Impossible de résister...
_Huum... Et tu m'offres quoi en échange, mademoiselle-j'inflige-à-Jaredounet-les-réunions-des-Nouveaux ?
_Que propose le Jaredounet en question ?
_Euh, dit-il en rougissant, un baiser ?
Je faillis étouffer et le regardait avec des yeux de merlan frit.
_Je blague !
S'empressa-t-il de préciser. Et il éclata de rire devant ma tête tétanisée.
Je ris avec lui, et, après avoir prévenu Célia que nous sortions, nous nous dirigeâmes vers la clôture du jardin et prîmes le 4, Sheridanly Avenue.

Nous poussâmes la porte du gymnase aménagé en bureau et le bruit envahît aussitôt nos oreilles.
Le bâtiment était étroit, même pour un ancien gymnase olympique. Les échos des voix se répercutaient sur les murs, ce qui produisait une cacophonie impossible. C'était un lieu de sport autrefois, mais, à présent, une bonne cinquantaine de chaises trônaient sur le sol luisant, et un bureau ou se tenaient quatre adultes de grande taille surplombait la pièce.
_Que faîtes vous là ?
Nous lança l'Ancien de son bureau. Ses sourcils étaient froncés, et il nous regardait sévèrement.
_Euh..., Bredouilla Jared gêné par l'homme imposant, nous nous demandions si nous pouvions assister à cette...Réunion.
L'Ancien nous quitta des yeux et reprît son discours; sans prendre la peine de nous répondre.
Jared et moi allâmes nous installer sur les quelques chaises qui restaient, au fond de la salle.
La lumière palote qui filtrait par les fenêtres rendrait l'endroit encore plus sinistre qu'il ne l'était...
Comme si c'était possible...

« _Comme vous le savez, reprit l'Ancien, nous sommes des Blood's Moon, et vous en êtes aussi. Ce n'est pas à prendre à la légère. Nous ne sommes pas des héros de dessins animés ou de vulgaires personnages imaginaires. Nous existons. Et vous l'aurez tous compris, ce n'est pas une plaisanterie. Cependant faire partie de notre communauté exige discrétion et prudence. Les mortels ignorent notre existence, et c'est mieux ainsi. Notre réelle identité en doit donc de rester secrète. Pour notre propre sécurité et celle des humains. Chacun d'entre nous est responsable de ses actes ainsi que de ses dires. Montrer en public notre pouvoir s'avérerait à rompre le pacte que nous avons établi depuis des millénaires pour ne pas révéler nos origines .

Il s'arrêta un instant, afin de laisser aux Nouveaux le temps d'encaisser ces informations aussi invraisemblable que vraies. Certains étaient bouche bées, d'autres écoutaient avec attention, et, enfin, un petit groupe de Nouveaux ne croyaient tout simplement pas un mot du discours de l'Ancien. Il me rappelèrent moi même, quand j'avais treize ans... Je n'y avais d'abord pas cru, mais la réalité s'était alors imposée à moi... Autrefois, j'éprouvais un grand respect pour l'Ancien qui m'avait révélé mes origines, mais, à présent, je ne voyais en lui qu'un vieillard qui faisait son travail. Le vieillard en question acheva son discours, d'un ton monocorde, que les années de répétition avait rendu machinal.
_Les Blood's Moon ne sont pas des loups-garous, vampires ou autres créatures légendaires. Certes, nous avons des origines lupines, d'où nous vient le nom de Blood's Moon, établi au XVI ème Siècle par un chercheur qui croyait avoir percé nos secrets... Nous sommes bien plus que cela. Chacun d'entre nous est unique, et possède un animal en nous. Un instinct animal qui nous vient depuis la nuit des temps, et qui influence notre forme métamorphosée, ainsi que nos dons et capacités. Cependant, nous avons tous un point commun : notre nourriture. Indispensable, le sang est un élément vital à notre survie : en effet, le sang animal que nous transportons dans nos gênes ne suffisant pas à nous procurer toutes les capacités humaines dont notre corps a besoin, le sang humain est notre seul breuvage nécessaire.
Des murmures horrifiés et dégoûtés se firent entendre dans la salle; puis l'Ancien reprît son discours.
_Un Blood's Moon peut rester plusieurs mois, voir années sans se nourrir de nourriture humaine, le sang lui suffit. Comment s'en procurer ? La chasse... Mais il ne faut pas en abuser : après que le sang eût été retiré à un humain, celui-ci perd conscience et oublie la notion du temps et des évènements pendants quelques instants; son cerveau n'étant pas programmé à de telles attaques. Mais si un jour vous venez à en abuser, la mort de l'humain en question pourrait vous retomber sur la conscience. On déplore nombre d'hémorragies à Londres en ces temps, et les jeunes Blood's Moon en sont la cause... C'est pourquoi je vous demande d'être vigilants. Car, n'oubliez pas, avant tout, notre société doit rester secrète... Pour le bien de tous.

Le vieillard reprît son souffle et balaya la salle du regard, comme s'il cherchait une personne en particulier.
_Pour finir, dit-il, il faut que vous sachiez une chose très importante. Depuis quelques années, nous ne mentionnions plus l'existence de ces êtres dans nos réunions, afin de ne pas semer de troubles chez nos jeunes membres, mais la disparition soudaine de plusieurs Blood's Moon nous pousse à être prudents, et donc de vous informer d'un danger qui menace notre communauté.

Je jetais un regard interrogateur à Jared, qui haussa les épaules, aussi perdu que moi. Mais de quoi parlait donc l'Ancien ? Ce discours ne faisait pas partie du programme, autrefois, on ne leur avait jamais parlé d'un quelconque danger comme celui-ci... L'Ancien reprît ses explications sur un ton beaucoup plus sérieux et prévenant.

_Il s'agît des Buveurs. On les appelle ainsi, car ceux-ci boivent le sang des Blood's Moon eux mêmes. Les Buveurs sont des anciens Blood's Moon qui ont mal tourné. Leur faim n'est jamais repue, et ils ne se contentent plus du sang des humains, s'abreuvant directement des Blood's Moon. Et, comme nous avons absolument besoin du sang dont nous nous nourrissons, cela pourrait nous en être fatal... Chez les humains, on pourrait appeler cela du Cannibalisme ou de l'anthropophagie, mais il ne s'agît pas exactement de cela. En vérité, même si les Buveurs sont des créatures existant depuis la nuit des temps et des anciens Blood's Moon, leur organisme est différent du notre. Ils sont ainsi dôtés d'une force herculéenne, que les sangs humains diverses des Blood's Moon leur procurent . Il n'existe qu'un seul moyen d'anéantir un Buveur, mais vous le saurez plus tard... Vos oreilles ne sont pas préparées à de telles révélations. Enfin, j'en conclus en vous demandant d'être extrêmement vigilants et de ne pas abuser de vos dons. Ce sera tout pour aujourd'hui. La prochaine séance aura lieu demain à dix-sept heures trente, sur-ce, bonne soirée.

Je me levais, étourdie et clignant des yeux sans cesse. Des Buveurs ? Mais pourquoi nous avait-on caché l'existence de ces êtres si dangereux ? A présent, je regrettai presque d'avoir assisté à cette réunion. Tandis que je sortais du gymnase, les révélations de l' Ancien me procurèrent des frissons...

4. Rêves et frissons



   Je poussai le petit portillon et franchis le jardin à grands pas. Célia était déjà sur le seuil, m'attendant impatiemment. Je la rejoignît, sans vraiment lui prêter attention. La nuit était tombée, projetant un halo inquiétant autour de nous. Avant de prendre le chemin du retour, Jared et moi avions fait un petit détour par le centre ville, rien d'important. Cependant j'étais terrifiée à la sortie de la réunion de ce matin, et j'ai préféré me changer les idées avant de rentrer...
La lune scintillait déjà lorsque j'avais pris la direction du 3, Havet Street. Il faut dire que la nuit tombait vite, en ce moment... L'hiver approchait, froid et glacial, comme toutes les années à Londres. Sauf que cet hiver là avait quelque chose de spécial, d'inconnu qui me pétrifiait d'angoisse. Je ne sus pourquoi, j'étais très anxieuse. J'avais un étrange pressentiment, et la lourde atmosphère pesante qui émanait désormais sur la ville me rendait encore plus méfiante. Comme si quelque chose d'anormal allait se passer... Non pas que ma vie soit normale au sens du terme. Non, plus anormal que moi, créature sortie droit de l'imagination du peuple, il n'y avait pas.
Mais, comme disait Lily autrefois, il faut toujours s'attendre au pire...
_Alors, me dit Célia en m'arrachant à mes pensées, tu t'es bien amusée ?
Elle me souriait franchement et sa spontanéité habituelle me rendît quelque peu honteuse. Bien sûr, Célia n'était au courant de rien concernant les Blood's Moon et leurs histoires effrayantes... On lui avait raconté que mes parents étaient morts dans un accident de bateau lors de leur nuit de noces; et elle avait toujours opiné et cru cette affirmation, sans se méfier ou se poser de questions. Cependant, je pensais qu'elle méritait de connaître la vérité... Mais à quel prix ? Avouer mon histoire équivaudrait à rompre un pacte important et enfreindre des règles, ce qui pourrait nuire à tous. Je lui répondis donc avec franchise, sans toutefois mentionner mes faits de ce matin avec exactitude. Mieux valait rester vague...
_Très bien, lui dis-je en serrant sa main dans la mienne. On s'est baladé au centre-ville, rien de très exceptionnel...
_Et ce matin, comment c'était, à ton soutien scolaire ?
Je souris quelque peu, amusée. J'avais raconté à Célia que je me rendais très souvent dans un gymnase aménagé en salle de classe ou se déroulait un soutien scolaire ayant pour objectif d'améliorer mon niveau. Et, là aussi, elle avait avalé mes paroles sans broncher. D'ailleurs, vu mes notes plutôt médiocres, c'était facile à croire... D'autant plus que notre communauté s'était efforcée de rendre ces affirmations encore plus crédibles : papiers d'inscription, horaires d'ouvertures et leçons complétaient le tout.
_Ennuyant, lui répondis-je enfin.
Elle me sourît et me débarrassa de ma veste, se lançant dans un discours sur les lasagnes al forno qu'elle contait me préparer.
_Un pur délice, tu verras ! En plus de cela, je les ai achetées au supermarché du coin, tu sais, celui qui longe Sheridanly Avenue... La caissière m'a dit qu'elle étaient parfaites pour des dîners rapides et succulents... Et puis, elle sont épicées comme tu aimes !
Je la laissai se vanter sur les qualités de la marque panzani et la remerciai chaleureusement avant de rejoindre le palier ou se trouvait ma chambre, sans lui faire remarquer que je n'aimais pas tellement les plats épicés... Mais je ne voulus pas interrompre son enthousiasme, elle était si gentille et spontanée... C'est vraiment quelqu'un de bien, songeais-je.

Quelques instants plus tard, je saisis mes affaires scolaires et me résignai à rédiger la rédaction que j'avais à rendre pour lundi. Ayant négligé mes devoirs pendant bien trop longtemps, je mis du temps et du soin à tartiner deux pages de stylo bleu. Je ne me considérai pas vraiment comme une mauvaise ou bonne élève, je travaillais simplement selon mes envies. Il pouvait m'arriver d'être la première de la classe ou bien la dernière le lendemain, tout dépendait de mes motivations et de mes humeurs... Arrivée à la deuxième page et demie, je commençai à m'évader, mon cerveau refusant de se concentrer sur la guerre de Sécession. Et je fus irrésistiblement attirée par le sommeil, tandis que vingt-heures trente sonnaient sur mon horloge violette. C'est ce qui arrivait lorsqu'on occupait ses nuits à chasser : le sommeil pouvait vous surprendre et vous emmener avec lui à tout moments, mêmes aux plus opportuns. Je me laissai donc dériver vers les songes et perdis la bataille, mes paupières s'alourdissant fiévreusement; tandis que je sentis le stylo glisser de mes doigts.

Je courais, courais à perdre haleine. Autour de moi, les ténèbres. Je ne distinguai absolument rien dans le noir épais, pourtant je sentais mes pieds crisser sur des feuilles mortes et mes baskets glisser sur la neige. Je suffoquais, et l'air s'échappait de mes poumons difficilement, mais je continuais de courir, avec l'énergie d'un désespoir que je n'avais jamais ressenti jusqu'alors. Je poussai un cri lorsque je m'aperçus que mon poursuivant me talonnait de près, son regard ensorcelant me transperçant de toutes parts. Il m'était étrangement familier, sans que je puisse dire en quoi. Sa chevelure aux reflets cuivrés irradiait comme si les mèches qui lui tombaient devant les yeux étaient incendiées. Une étrange lueur rouge émanait de son corps, bien que sa silhouette fût très floue et vague.
_Tu ne peux pas m'échapper... Murmura-t-il d'une voix enchanteresse.
Irrésistible. C'était le mot. Personne ne pouvait résister à ses accents envouteurs, qui vous attiraient vers lui. Mais je continuais ma route, haletant de plus belle, consciente du danger.
_Je sais que tu m'aimes, me dit la voix, alors, viens à moi, pourquoi résister ?
Et je sentis mes forces m'abandonner, mon corps qui ne pouvait plus lutter. Après tout, à quoi bon m'entêter, puisque c'était ce que je voulais... Je me laissai tomber dans les feuillages et sur le sol froid, m'abandonnant à la silhouette aux cheveux cuivrés.
Je sentis ses iris me scruter, puis il s'approcha de moi, et je pus sentir son haleine chaude sur ma peau, tandis que mon sang se glaça dans mes veines.

Je me redressai en hurlant tellement fort que j'aurais pu faire tomber la villa tout entière, elle qui ne tenait déjà debout que par un fil. Haletante, je tentai de me calmer, tandis que Célia accourra à mon chevet, inquiète.
_Lee ? Lee, ça va ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi as-tu hurlé ? Rien de grave, j'espère ! Quelqu'un s'est introduit dans ta chambre ? Tu t'es blessée ?
Je restai là, les yeux grands ouverts, incapable de pouvoir répondre à tant de questions à la fois.
_Je vais... Bien, lui dis-je lorsque je fût calmée.
_Ne t'inquiète pas, continuais-je d'une voix étrangement rauque, j'ai juste fait un mauvais rêve... Rien de grave, la rassurais-je, j'ai juste un peu pété les plombs quand je me suis réveillée...
Elle me sourit, malgré sa peur soudaine; et elle redescendît les escaliers, avant de réapparaître aussitôt avec un verre d'eau fraîche dans la main. Je la remerciai et avalai le liquide glacé d'une traite.
_Tu as besoin d'autre chose ? me demanda-t-elle, inquiète.
_Non, lui dis-je pour la centième fois, je vais très bien, inutile de te stresser pour rien !
_Bon, si tu le dis... Ton petit-déjeuner t'attend en bas... D'ailleurs hier soir tu n'as rien mangé, tu dormais et je n'ai pas voulu te réveiller, se justifia-t-elle.
J'acquiesçai et m'habillai. Je ne l'ai pas remarqué tout de suite , mais je m'étais endormie sur ma chaise de bureau, hier soir, et ce matin, je me suis retrouvée dans mon lit... Sûrement Célia qui a dû me déplacer, songeais-je avec une pensée de gratitude.
Après avoir avalé trois tartines de Nutella et un énorme bol de jus d'orange, je remontais dans ma chambre, rassasiée. Là, je m'emparai de mon classeur d'histoire et entreprît de finir la rédaction que je n'avais pas achevé la veille. Comme chaque fois, mon esprit commença à s'évader et mes pensées à s'égarer, mais, contrairement à hier soir, je ne tombais pas sous le sommeil, ce qui me permit de continuer à écrire sans relâche.
La rédaction aboutie, je descendis dans le salon où Célia, pelotonnée dans le fauteuil, avait les yeux rivés sur l'écran de télévision. Je la rejoignis et m'assis à ses côtés, où elle me serra tendrement dans ses bras. Son fragile petit corps s'enfonçait dans le tissus moelleux, et elle rongeait avec anxiété le dernier ongle qui lui restait de sa main qui ne me pressait pas contre elle. Je souris intérieurement, comprenant pourquoi ma mère, qui qu'elle soit, avait désigné Célia comme marraine et tutrice dans son testament. Mary Hudson savait sûrement quel destin l'attendait lorsqu'elle me mis au monde... Et elle a pensé à moi une dernière fois, en m'offrant l'idéale tutrice, selon moi. Ainsi, cette femme me connaissait avant même que je naisse... Ou du moins avait pensé que Célia serait parfaite pour moi... Je n'avais jamais été triste d'avoir perdu mes parents, ni joué les pauvres fillettes abandonnées. J'étais plutôt fière. Fière des gens qui auraient dû m'élever en ce moment, des personnes qui ont étés assez courageuses pour sacrifier leur vie pour la mienne. Quand mon entourage me plaignait ou tentait de me consoler lorsque j'abordais le sujet de mes parents défunts, je leur riais au nez. Oui, je riais. Car pour moi mes parents étaient plutôt un exemple de hardise plutôt qu'un sujet de conversation bien triste... C'est vrai qu'il m' est arrivé des fois de me sentir bien seule et d'envier ceux qui avaient encore à qui offrir des cadeaux pour la fête des mères ou des pères, mais je n'ai jamais pleurniché sur quoi que ce soit. Je savais que, qui qu'ils soient, ceux qui m'avaient donnés la vie auront certainement voulu que je sois forte, et au moins par respect de leur acte téméraire, je m'étais promis de ne jamais verser une seule larme, d'être fière.

Mon attention fût de nouveau attirée par la télévision, coupant court à mes pensées. Une femme blonde, rouge à lèvres éclatant, formes exagérées et talons aiguilles – La totale, quoi – S'estompait peu à peu pour laisser place à la publicité, où un petit homme chauve vantait les qualités de la marque Wolswagen. Le meilleur rapport qualité prix, selon lui. Je me lassai vite du feuilleton qui revenait – Et de la femme blonde par la même occasion – Et m'abandonnai à des réflexions que mon cerveau inhumain ( précisons le...) tentait de m'insuffler.
Sans que je sache pourquoi, mes pensées dérivèrent vers le rêve que j'avais fait ce matin, ou plutôt cette nuit. Des rêves glauques dans une ambiance de film d'horreur, j'en avais déjà fait. Surtout après avoir regardé Terminator à onze heures trente-cinq du soir... Mais celui-ci avait quelque chose de particulier, une atmosphère lourde à l'image des visions que j'avais eues, des frissons et pressentiments que j'avais ressenti en rentrant à la Villa, la veille. Je tentai de me rappeler en détail en quoi consistait de cauchemar si effrayant, mais les images s'estompaient dès que je tentais de mettre le doigt dessus, inaccessibles. Cela me rappela le garçon avec qui j'avais partagé ma table en Français, Jake... J'avais aussi cette impression lorsque ( le peu de fois que ça m' est arrivé... ) je croisais son regard... Mais je ne voyais pas en quoi il pouvait être effrayant : c'était surtout moi, une Blood's Moon dont il ignorait la véritable identité, qui devrait lui faire peur... Ça devrait être moi, le monstre, dans toute cette histoire... Pas lui, un simple humain.


5.Tout sauf humain


  Sept heures trente. L'impitoyable réveil sonna, m'arrachant à ma torpeur et à un sommeil douillet au-quel je ne voulais pas échapper. Pour une fois que je ne me réveillais pas en hurlant à perdre haleine, il fallait que cet immonde appareil hurle à ma place... Sans hésiter, je saisis le petit gadget à pleines mains et l'envoyai valser contre le mur d'en face, tout en sachant que le lendemain à la même heure, il se remettrait à piailler... J'enfilai un Jean propre et un gros pull destinés à me protéger du froid mordant de dehors, et descendis le palier pour prendre mon petit-déjeuner habituel dans la cuisine. Célia n'était pas là. Ma marraine était sûrement déjà à l'hôpital St Peter, accueillant les malades avec son habituel sourire d'angelot. J'avalai donc un verre de jus de fruit frais d'une traite, et me rendis dans la salle de bain. Un petit-déjeuner traditionnel sans Célia n'en valait pas la peine. Je me brossai les dents avec vigueur, et, comme chaque fois, la brosse à dents ressortait tordue et écartelée, n'ayant pu résister à mes crocs... Bref, dans un état épouvantable... Je la jetai dans le sac à poubelle qui bordait l'entrée de la salle de bain d'un geste impatient et me précipitai dans le hall d'entrée. Sans aucun doute, j'allais être en retard... Il n'y avait pas d'exceptions, je me débrouillais toujours pour être à la traîne, malgré mes nombreuses tentatives pour arriver à l'heure !

Je montai dans le bus vide et tendis quelques pièces de monnaie au contrôleur, qui me regardait en louchant sur le billet de cinq livres que je tenais dans mon autre main... Je partis m'installer au fond du bus, à la place que j'occupais habituellement. Je remarquai une nouvelle fois que le bus semblait désert, fait rare, quand on savait que, en temps normal, celui-ci était bondé de collégiens et lycéens. Mais ce calme soudain me fis du bien, et je cherchais mon Ipod au fond de mon sac, avant de le ressortir de mon autre main et de fourrer les écouteurs dans mes oreilles. Tandis que l'air de You are the sunshine of my life emplissait mes tympans, j'observais les passagers : Une vieille dame aux cheveux crépus et son chihuahua aussi touffu qu'elle, une petite sixième à l'air perdu (et Surement en retard, Bienvenue dans la famille !... ) , quelques lycéens fumaient en cachette à l'avant et un vieillard endormi qui ronflait tellement fort qu'il faisait vibrer le siège qui se tenait devant lui.

« You are the sunshine of my life,
That's why I'll always stay around... »
Je tournai la tête à ma droite, et constatai avec surprise que j'avais un voisin... Familier. Je le reconnut tout de suite : ce regard transperçant, cette longue silhouette fine, ces cheveux aux reflets cuivrés... Ça ne pouvait être que lui. Gênée par sa proximité comme chaque fois qu'il était près de moi, je gardai les yeux rivés sur mes chaussures, comme si j'y décelai quelque chose de très important... Non, je ne lèverais pas les yeux. Non, priais-je intérieurement, non... Cependant, lui, avait levé les siens sur moi. Il semblait me détailler avec une curiosité proche de l'indiscrétion, et je sentis ses prunelles s'attarder sur mes cheveux roux en broussaille. Tout d'un coup, je me sentis affreusement laide et mal dans mes vêtements... Si seulement j'avais mis le pull à décolleté pailleté au lieu de ce vieux pull-over en laine...,me surpris-je à penser. N'importe quoi ! Et puis depuis quand la mode m'intéressait, moi !? Je resserrai ma veste contre moi et déglutit avec peine, mal à l'aise et consciente de son regard incandescent posé sur moi. J'inspirai un coup et relevai la tête, n'y tenant plus. Il parût étonné et me fixa droit dans les yeux. Je frissonnai légèrement mais fis de même, décidée à ne pas ciller... Un vrai duel de regards...

« You are the apple of my eye,
Forever you'll stay in my heart... »

_Pas mal... Chuchota-t-il.
Je sursautai et m'arrachai à sa contemplation. J'étais tellement absorbée par ses iris verts que je crus ne pas pouvoir en ressortir.
Il m'adressa un sourire en coin et je me demandai soudainement pourquoi mon cœur s'était-il emballé comme un fou... Rougissante, je baissai la tête. Je ne remarquai même pas que le bus s'était arrêté, et je fus surprise de le voir se lever et s'avancer dans l'allée centrale. Sans vraiment savoir où j'allais, je le suivis, comme captivée. Pendant que mes jambes m'entraînaient vers la sortie, je tournai et retournai sans cesse sa phrase dans ma tête. Pas mal , qu'avait voulu-t-il dire par là ?

Je l'avais cherché en vain. Volatilisé, disparu...Comment était-ce possible ? Il n'avait que quelques pas d'avance lorsque j'avais franchi la porte à battants du car ! Troublée, je franchis le lourd portail du collège. Je dépassai l'arcade qui accueillait les visiteurs, là ou se trouvait le nom et la devise du collège, et pénétrai dans le bâtiment. Je le cherchais des yeux, mais ne vît aucune chevelure cuivrée dans les couloirs parmi les collégiens traînards. Mais où était-il donc passé !?
Lorsque j'eus traversé le couloir principal sans résultat, je poussai fébrilement la porte de la salle de Français, répétant mentalement la pitoyable excuse que je servirais cette fois-ci. Mr Lemaire ne pris même plus la peine de me demander la cause de mon retard, et il m'envoya directement à ma place.
Et, comme la dernière fois que j'avais eu cours de Français, Jen n'était pas là. Jake était assis à sa place, m'ignorant royalement, comme si il n'avait pas passé le trajet du bus à m'observer. Il me tournai délibérément le dos, à moi et au professeur, et regardait intensément par dehors la fenêtre. Il y avait quelque chose d'étrange dans son regard, cette manière d'observer, comme s'il communiquait ou était dans l'esprit de ce que ses prunelles fixaient. Les humains n'avaient d'habitude pas de secrets pour moi : ils étaient tous si prévisibles, si vulnérables, que j'arrivais presque à lire en eux. Leurs pensées étaient comme criés sur les quatre toits, et même lorsqu'ils mentaient, un Blood's Moon savait toujours détenir la vérité; d'ailleurs c'était pour ça que la plupart des juges tribuns étaient des nôtres: il était très facile de savoir si l'humain en question était coupable ou non . Mais Jack n'était pas ainsi... Il y avait quelque chose. Quelque chose chez lui que je n'arrivais pas à saisir...

La sonnerie retentît, annonçant la fin du cours de Français. Je me dépêchai de ranger mes affaires dans mon sac dont les coutures, trop éprouvés, ne demandaient qu'à lâcher leur garde. Je me levai de ma chaise et me dirigea vers la porte quand une pensée me retînt. Mr Lemaire était là, derrière son bureau, plongé dans ses notes. Je me dirigeai vers lui d'un pas décidé. Il parût étonné de me voir devant son bureau, moi qui d'habitude ne m'intéressait pas tellement à ses cours.

_Eh bien, mademoiselle, que nous vaut l'honneur de votre venue ?
Il remonta ses lunettes sur son nez et replaça le peu de cheveux blancs qui lui restaient derrière son oreille.
_Euh...Lui dis-je maladroitement, je me demandais pourquoi Jennyfer Noeil ne suit plus vos cours en ce moment...
Je n'avais pas eu l'intention de dénoncer Jen qui affirmait «  Sécher les cours », juste savoir la véritable raison de son absence, car sa version des faits me paraissait invraisemblable. Je n'avais pas non plus l'intention d'insinuer qu'elle me manquait, je trouvais au contraire que les cours de Français étaient bien plus agréables sans sa voix de crécelle et son sac Louis Vuitton. J'espérais aussi en apprendre plus sur Jack, pourquoi occupait-il sa place en ce moment, sans qu'il soit présenté à la classe ou que je sois avertie de sa venue.

_Jennyfer Noeil ? Elle est en troisième 5 ! Cette jeune fille a changé de classe depuis la semaine dernière, et Jack Zalder nous a rejoint à sa place... Mais je croyais que vous veniez me faire part d'une question sur le cours d'aujourd'hui, me lança-t-il en m'adressant un regard sévère et déçu, et maintenant si vous vouliez avoir l'amabilité de sortir de cette salle...
Je m'exécutai, rougissante quelque peu. Si j'avais voulu, j'aurais pu tirer profit de mon don de Blood's Moon et l'ensorceler avec ma voix, pour qu'il me délivre toutes les informations dont j'avais besoin, mais celles-ci me suffisaient. Ainsi, Jennyfer avait menti... Mais dans quel but ? Et, surtout, pourquoi ce Jake avait-il subitement changé de classe, et, plus intriguant encore, sans apparente raison ? Tout cela était pour le moins étrange...
Je retrouvai Jared dans le petit local à balais où nous nous donnions habituellement rendez-vous.
C'était le seul lieu où nous pouvions avoir un petit peu de calme, à l'abri des regards et des oreilles traînardes. Le lieu était étroit et exigu, et je faillis me cogner contre un énorme manche à balais caché dans l'ombre, mais mon agilité surnaturelle m'en échappa. Mon ami se trouvait là, appuyé contre une vieille chaise à trois pieds.
_Tu en as mi, du temps, j'ai cru que tu allais passer la nuit chez Lemaire ! Me dit-il en plaisantant.

Mais je n'avais pas le temps pour rigoler. Je voulais à tout prix éclaircir le mystère de Jack, et celui-ci m'obsédait à un tel point qu'il fallait absolument que je sache la vérité si je ne voulais pas perdre la raison.
_Que sais-tu de Jake Zalder ? Le coupai-je.
Ma question le prît de court, et il réfléchit un moment avant de m'exposer tout ce qu'il savait.

_Eh bien... Il a changé de classe la semaine dernière, ça, tu le sais... Et je crois qu'il vient du Texas, enfin, un truc comme ça... Sinon je sais pas grand chose sur lui, vu qu'il ne parle jamais à personne... Alvin m'a dit qu'il l'a vu traîner avec une bande flippante... Le genre de gens qui, dès qu'ils te regardent, te donnent envie de prendre tes jambes à ton cou... Ce type est vraiment louche. Mais... Huum... Pourquoi tu me demandes ça ?

Il affichait une franche curiosité qui me fis craquer, et je lui racontai tout depuis le début; en commençant par les cauchemars, le trajet de bus et le mensonge de Jen. Mais, je ne sais pas pourquoi, une partie de moi ne voulait pas révéler le trouble qui m'agitait lorsque je voyais Jake. J'omis donc volontairement cet épisode là. Jared écarquilla les yeux et me fît part de son opinion.

_Wah ! Je le trouve encore plus louche maintenant... Drôle d'humain, celui là ! Je ne sais pas si tu as remarqué, mais on dirait qu'il... Qu'il... Lit dans les pensées, ou un truc du genre.
J' hochais la tête, oui, j'avais remarqué... Mais Jake Zalder ne lisait pas dans les pensées, c'était bien pire que ça...
_ Jen est bizarre en ce moment, je ne sais pas ce qu'il lui prend : elle n'arrête pas de s'approcher de moi et tout... L'autre jour, elle m'a carrément demandé si j'allais bien ! T'imagines !? Jennyfer Noeil me demander si j'allais bien ! Et puis, elle me fait tout le temps des sourires éblouissants..., me dit-il en rougissant.
_Veinard, lui dis-je en lui faisant une claque affectueuse sur la joue, tu as du succès !
Il s'esclaffa et continua sur sa lancée.
_Mais je ne vois pas ce que Jake fait dans tes rêves, dit-il en plissant ironiquement des yeux.
Je souris et m'abstins de lui avouer qu'en vérité, Jake était bien plus que dans mes rêves...

Tandis que nous dévalions l'escalier impérieux du collège, mon ami se lançait à cœur joie dans des hypothèses toutes aussi farfelues qu'improbables sur l'identité de Jake.

_Et si c'était un extra-terrestre !?, me lança-t-il en franchissant la dernière marche, c'est vrai, quoi... Tout est possible !
_Jared, lui dis-je en roulant exagérément des yeux, tu vois vraiment ce type avec des antennes sur la tête !?
Il rit de bon cœur et je me joint à lui, heureuse de l'avoir à mes côtés. Que c'était bon d'avoir quelqu'un sur qui ont pouvait conter quoi qu'il arrive, un complice qui pouvait partager mes rires et mes inquiétudes... Et qui pensait que Jake était un extra-terrestre ! Ça, c'est du Jared tout craché... Mais Jared avait néanmoins raison sur un point : Jake Zalder était tout... sauf humain.


6.La morsure



   J'étais assise sur un banc, devant le hall d'entrée du bâtiment C, attendant Jared qui avait affirmé «  revenir dans deux minutes ». Deux minutes, mon œil... Quand Jared retrouvait Alvin et Brian, ses deux amis inséparables, il ne prenait jamais que deux minutes... Toute la récréation aurait été plus exact. Moi, je n'avais pas vraiment de véritables amis à part Jared. Lily ? Trop de souvenirs douloureux remontaient en moi quand je l'apercevait, et un troublant mélange de sentiments m'accablait : Nostalgie, honte, pitié... Un charabia indescriptible. Emily ? Elle n'était jamais elle même lorsque Jen était dans les parages; c'est à dire à peu prés tout le temps, et je n'appréciais pas sa manière de recopier et suivre celle-ci à la lettre. Bien sûr, il y avait aussi Elwinn, un autre Blood's Moon dans le collège, mais c'était quelqu'un d'isolé et de solitaire qu'il était difficile d'approcher; et que je connaissais à peine. Jared, Emily, Jen, Elwin... Les quatre Blood's Moon du collège... Avec moi, bien sûr. Moi... Arriverais-je un jour à accepter ce que je suis ? Peut-être, mais ce jour n'était pas encore arrivé... Mon estomac gronda bruyamment, et je commençais à m'inquiéter de la faim qui me titillait depuis ce matin.

_Ah, salut Lee !
Je relevai brusquement la tête, au point de me faire un douloureux torticolis...
Tiffany Lelland me dévisageait avec un sourire bienveillant aux lèvres, les yeux pétillants.
_Salut Tiff …, marmonnais-je.
Je n'étais pas tellement enthousiaste à l'idée de discuter avec Tiffany... Ce n'était pas quelqu'un de mauvais, d'après moi, mais mon estomac me brûlait douloureusement, et je ne pensais pas que quelques paroles amicalement échangées valaient la peine de mettre Tiffany en danger. Car c'était bien du sang que j'avais besoin. Du sang que mon ventre réclamait. Du sang... Je me dégoûtais de moi-même. Quels choix avais-je ? Soit je me débrouillais pour m'éclipser sans éveiller l'intention, soit je me nourrissais... Me nourrir. Mon cerveau le réclamait, et chaque cellule de mon corps souhaitait lui obéir... Mais je résistais, luttant avec acharnement contre ce désir et cette opportunité interdite.
_Ça ne va pas ?
La voix de Tiffany résonna dans ma tête comme si elle était lointaine, à des kilomètres de moi. Je fermai les yeux et tentai de me calmer et d'ignorer les grondements de plus en plus sourds qu'émettait mon ventre. Hier soir, je n'avais pas eu la force d'aller chasser... Et j'en payais les conséquences. Je savais qu'un Blood's Moon ne pouvait pas survivre sans le sang humain nécessaire à son enveloppe humaine, tout comme les humains eux-mêmes ont besoin du sang qui fait battre leur cœur... Mais je savais aussi que ce n'était qu'une faim passagère, et que, si je me retenais suffisamment longtemps, ces gargouillis brûlants qui semblaient me dévorer intérieurement cesseraient, avant de reprendre leur concert de douleur quelques heures plus tard.
_Lee, me dit-elle, Lee, réponds moi !
Tiffany semblait inquiète, mais c'est à peine si je m'en souciais. J'étais incapable de lui répondre et, encore plus horrible, de me ressaisir. C'est alors que ce que je redoutais se produisît. Je sentis mes oreilles apparaître, des poils pousser sur mes bras, et mes sens se développer. A présent, je sentais même l'odeur de son doux parfum caramel... Et, plus forte encore, celle du sang. Tiffany avait dû entrevoir la lueur démente et animale qui émanait de mes yeux, car elle poussa un cri strident et je bondis en avant, n'ayant plus la force de me retenir... Ce n'est pas possible, me dis-je, je n'ai pas fait ça... Puis j'entendis une autre voix pousser un juron, une voix qui hantait mes rêves... Non, ce n'était décidément pas possible.

Je ne me rappelle plus très bien de ce qui s'est passé ensuite. La seule certitude que j'avais était que j'avais bel et bien planté mes crocs quelque part... Et c'était une certitude frappante, évidente... Surtout par rapport à ce que je percevais autour de moi. Des bruits, le couinement familier d'une paire de baskets, des chuchotements inquiets, des cris... Mais tout était flou. Je ne voyais rien de précis, tout était flou et lointain autour de moi, comme si un voile blanc d'une énorme épaisseur recouvrait mes yeux, me séparant du reste du monde. Je tentais de revenir à moi, mais toutes mes tentatives vouaient à l'échec, tant mon corps refusait tout effort... Je finis par abandonner, n'ayant plus la force de protester et de me mesurer à une force que je ne pouvais égaler. Il était temps d'accepter les défaites et les réalités... Et tant pis. Tant pis pour le reste, pour une fois, je ne protesterais pas .

* * *


Je me redressait brusquement, haletante. Encore ce cauchemar... Quand allait-ce cesser ?
Mais mes pensées furent rapidement interrompues lorsque je remarquai que je me trouvais sur un lit roulant au matelas recouvert par une housse bleue plastifiée. Je clignai des yeux plusieurs fois, essayant d'habituer mes yeux à la soudaine clarté et blancheur du lieu. La pièce qui m'entourait était vaste et froide. Elle était seulement meublée du lit sur-lequel je me trouvais, de deux tabourets dans le coin de la chambre, d'une télévision nichée dans un angle du mur et d'une table à étages roulante comme on en trouvait dans les restaurants. Les murs étaient d'une blancheur déprimante, bien qu'ils soient recouverts de nombreuses affiches de films pour enfants, vaine tentative d'y apporter un peu de joie... J'avais compris... Rien qu'en regardant la montagne de flacons de sirop et de cachets empilés sur une étagère, on pouvait facilement deviner où je me trouvais. Évidemment, ce n'était pas ma chambre du 3, Havet Street. Un hôpital. Un hôpital... Mais comment avais-je pû atterrir ici ? Aussitôt, comme si mon cerveau s'efforçait de trouver une réponse à ma question, je vis affluer dans ma tête les images des derniers évènements. D'abord Tiffany, puis l'odeur du sang et la faim toujours plus forte, et ensuite cette sensation d'absence...

_Ah, notre jolie damoiselle est réveillée ! Alors, comment va la belle-au-bois-dormant ?

Je sursautais et vis un grand homme au crâne chauve qui me souriait de toutes ses dents. Un badge était disposé sur sa blouse immaculé. On pouvait y lire « Arthur Ash, Généraliste Enfants Troubles & Malaises ». Troubles et malaises ? Mais je n'étais pas folle, quand même ! Je le regardai avec des yeux ronds le genre « Qu'est-ce que je et vous faîtes-ici ? » . Il me répondit par un sourire appaisant. Sans doute était-ce son numéro de bienvenue à chaque malade. Il se contentait d'abord d'apaiser et plaisanter, comme si ça pouvait aider les hospitalisés à mieux digérer leur maladie... Mais moi, qu'avais-je à faire là ? Je n'étais pas tombée malade subitement !? Si ?
Comme pour répondre à mes questions muettes, le médecin vînt s'asseoir sur un des tabourets de la chambre, qu'il rapprocha de moi.

_Comment te sens-tu ? Me redemanda-t-il.
J'avais oublié de répondre à sa précédente question...

_Bien..., parvins-je à articuler. Ma voix était étrangement rauque, comme un râle effrayant...

Arthur Ash hocha la tête gravement et pris mon pouls grâce à un appareil qui lui pendait au cou et dont j'ignorais le nom. Le contact glacial avec celui-ci me fît frissonner.

_Bien, claironna-t-il, tu seras en état dans quelques heures...

Quelque chose dans ses yeux me sembla familier, et j'avais l'impression de déjà le connaître... Mais dans l'état où j'étais, l'heure n'était pas à la réflexion.
Il se leva et se dirigea vers la porte de sortie. Et, tandis qu'il mit la main sur la poignée, il m'adressa un clin d'œil complice destiné à me calmer mais celui-ci n'eût pas l'effet escompté. Troublée plus que jamais, je l'interrogeais, confuse.

_Mais... Je... Attendez ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce que je fais ici ?
Il sourit de plus belle, et j'eus envie de lui tordre le cou. S'il s'imaginait qu'il m'incitait à la patience, il se mettait le doigt dans l'œil... Dire qu'il m'agaçait aurait été plus juste.

_Je n'ai pas le temps ni la connaissance nécessaire pour t'expliquer en détail ce qui s'est produit... Et je suppose que tu ne te souviens pas de grand chose... Tout ce que je peux te dire, c'est que tu as présenté un cas de syncope... Où, si tu préfères, tu t'es évanouie, expliqua-t-il devant mon air perdu. Je ne suis pas sûr des évènements antécédents vu que je n'étais pas sur place, mais il semblerait que tu aies eu un malaise en cours, et les responsables de l'établissement ont appelé les pompiers, apparemment tu semblais très mal en point... Ils t'ont emmené jusqu'ici, où nous avons tâché de t'attribuer les soins dont tu avais besoin. Tu étais inconsciente lorsque tu es arrivée ici. Nous avons fait des prises de sang, mais nous n'avons rien prélevé d'anormal. Il semblerait que ton malaise soit dû à un manque d'alimentation sévère. D'après tes proches, tu n'aurais pas de troubles alimentaires, ni de problèmes d'anorexie ou boulimie... Nous avons donc pensé à un coup de tête... Le bilan n'annonce rien de grave. Tu t'es juste évanouie suite à un malaise... Mais, dis moi, pourquoi ne manges-tu plus rien depuis quelques jours ?

_Eh, bien, dis-je en rougissant, je n'avais pas tellement faim...

La véritable raison était que je n'avais pas vraiment eût la nécéssité de manger les nourritures humaines. Pour moi c'était juste des amuses-gueule que j'avais pris l'habitude d'avaler aux heures du repas, rien à voir avec le sang qui m'était vital. Cependant quelque chose dans la question d'Arthur Ash me troublait. Depuis quelques jours ,avait-il affirmé. Depuis quelques jours ? Quelques heures, oui ! C'était juste le déjeuner que j'avais sauté...

_Mais... Monsieur, continuais-je, j'ai juste sauté le déjeuner ...

Il hocha la tête, imperturbable.

_ Nous avons prélevé des tests : votre organisme semblait affaibli comme si vous aviez jeûné pendant plusieurs jours, c'est irrévocable. Ou alors, vous semblez avoir un équilibre fragile...

Je fronçais les sourcils, vexée qu'il m'ait traitée de fragile. Fragile, moi ? Si je voulais, je pourrais lui sauter au cou, à cet homme ! Et puis il y avait quelque chose de louche chez lui. Le fait qu'il m'ait fait des prises de sang sans remarquer quoi que ce soit d'anormal était très étrange. D'autant plus que j'avais toujours craint les tests sanguins qui risquaient de révéler ce qu'était une partie de moi, celle cachée sous l' enveloppe humaine. Il semblait trouver parfaitement normal que je m'évanouisse suite à un déjeuner que je n'avais pas pris... Je finis par mettre tout cela sur le conte du métier : Mr. Ash était sûrement trop pressé pour m'expliquer en détail les résultats de ses tests, trop professionnel pour me laisser contredire ses hypothèses et trop rassurant - Bien qu'à mes yeux, il ne l'était pas !- pour me dire une vérité qui risquerait de me choquer... Après tout, me dis-je, cet homme sait ce qu'il fait... S'il me cache quelque chose, il a ses raisons.

Tandis que mes pensées divaguaient, alourdies par la fatigue, je me rappellai soudainement un détail frappant. Oui, je m'en étais souvenue... Mes crocs s'étaient bien refermés sur de la chair, et j'avais bien tenté de mordre Tiffany... Tiffany... Ma gorge se serra, et, sans que je puisse les retenir, je sentis des larmes embuer mes yeux. Et s'il était arrivé quoi que ce soit à Tiffany ? Pourquoi personne ne m'avait parlé d'elle ? Tout ça, c'était de ma faute... Si seulement je m'étais retenue...
À ce moment précis, je me haïssais à un point inimaginable.


7.Visite nocturne


J'avais cru qu'on m'avait oublié, mais lorsque la porte aussi immaculée que les murs qui l'entouraient s'ouvrit, laissant apparaître le visage d'une Célia anxieuse, je ne pus m'empêcher de sourire. Non, on ne m'avait pas oublié... Célia n'était pas la seule à venir s'attarder à mon chevet, il y avait aussi Jared et Lily. Tous trois me regardaient avec une expression de soulagement mêlée d'inquiétude.

_Ma petite Lee, s'écria Célia en m'étouffant dans ses bras, mon dieu, j'étais si inquiète ! J'ai vraiment cru qu'il t'était arrivé quelque chose de grave ! A partir de maintenant, je vérifierais personnellement que tu manges touts tes repas ! Heureusement tu sembles aller mieux, enfin, c'est ce que m'a dit Mr. Ash, tu sais, le médecin qui s'est occupé de toi ! Un sacré homme, celui-là ! Il paraît que c'est un ancien milliardaire qui a versé tout son argent aux associations caritatives et à la recherche pour la médecine, avant de devenir lui même médecin...

Je roulais des yeux, amusée. Célia ne changerait jamais...

_Elle est toujours comme ça !? Me demanda Jared tandis que Célia continuait son monologue incessant.
_Oui, lui dis-je en soupirant, toujours !
Nous échangeâmes un regard et je ris, oubliant les troubles qui m'avaient assaillie quelques heures plus tôt.
_En tous cas tu vas bien, argumenta-t-il en pressant ma main dans la sienne, c'est déjà ça...
J' hôchais la tête et rougis malgré moi, gênée par ce contact.
_J'ai bien cru que tu allais l'avaler tout crue !, continua-t-il en baissant la voix de façon à ce qu'il n'y ait que moi qui l'entende.
Jared avait beau plaisanter, et j'avais beau rire avec lui, je n'en oubliai pas que, oui, effectivement, j'aurais pû avaler tout crue Tiffany... Cet vision d'horreur me retourna l'estomac et je tentais de reprendre mon calme, tandis que Lily, qui était restée à l'écart jusqu'à présent, se dirigea vers moi d'une démarche maladroite.

_Je n'ai pas exactement compris ce qui c'est passé, me dit-elle, mais tout le collège t'a vue à moitié inconsciente, je te dis pas le chaos qu'il y a eu ! Les surveillants ont eu bien du mal à tout calmer... En tous cas, contente que tu ailles bien !
Je lui souris, touchée qu'elle soit là pour prendre de mes nouvelles malgré les distances que j'avais tenté d'instaurer entre nous.

_Mais, leur dis-je en émergeant de mon petit nuage de bonheur, qu'est il arrivé à Tiffany ?

_Tiffany ? Lily me regarda sans comprendre.
Je me tournai vers Jared, qui m'adressa un regard qui voulait sans doûte dire «  Ce n'est ni le moment ni l'heure de t'expliquer ». J' hochais la tête, compréhensive. Il avait raison... Ce n'était pas en ce moment que nous pourrions librement converser de Tiffany … Surtout pas devant Lily et Célia. Je songeais avec anxiété à ce qu'il pourrait arriver à Tiffany si jamais je l'avais mordue... Au pire, comme toutes mes proies, elle perdrait une petite partie de sa mémoire et oublierait l'épisode de la morsure, étourdie quelque peu et désorientée. Elle pouvait même perdre conscience si j'avais abusé de son sang... Et, plus alarmant encore, que dirait l'Assemblée des Blood's Moon si jamais il apprenaient mon erreur ? Les Anciens ne permettaient pas qu'on se nourrisse de personnes que l'ont connaissait ou voyait au quotidien, c'était bien trop dangereux, risqué... En agissant ainsi, j'avais mis en danger notre communauté, et Tiffany par la même occasion.

_Bon, dit Célia en interrompant mes pensées, nous nous pouvons rester plus longtemps ma petite Lee, les horaires des visiteurs sont assez strictes dans cet établissement... J'ai discuté avec Mr.Ash, il dit que demain à l'aube tu pourras rentrer à la maison... En attendant, nous devons te laisser. Bonne nuit ma puce...

Je détestais qu'elle m'appelle ainsi, mais je ne bronchai pas.
Elle me donna un baiser sur la joue et rassembla ses affaires, confuse. Célia avait sans doute l'impression de me trahir ou de m'abandonner en me laissant seule dans l'hôpital sinistre, mais au fond de moi, je me disais que, tout comme leur visite m'avait fait chaud au coeur, un peu de calme me ferait le plus grand bien...
Lily pianota sur son Black Berry tactile et rappela son père pour qu'il vienne la chercher en voiture. Jared m'adressa un signe de la main et un « Bonne nuit le chaton ! » qui m'agaça et me fît plaisir à la fois, et Célia partait déjà en se répandant en excuses et bons vœux de rétablissement. J'entendis leurs pas précipités dans les escaliers, les questions au téléphone de Lily qui, apparemment, ne savait où se trouvait le parking où elle devait retrouver son père... Quant à moi, je me recouchai, fatiguée plus que jamais, tout en sachant que j'allais de nouveau avoir faim... Mais, avant de refermer les yeux, j'aperçus une petite tablette de Toblenore posée sur mon chevet. Je souris et l'empoignai vivement... Tandis que le doux goût du chocolat se répandait dans ma bouche, je me promis de remercier Célia, qui avait tout fait pour me remonter le moral, en passant par une tablette de mon chocolat préféré... À moins que ce ne soit sa manière de vérifier que je mangeais correctement. Au moins, comme ça, une partie de ma faim était étanchée... Une partie seulement...

Je ne sais pas ce qui m'a réveillé. Était-ce cet habituel cauchemar ? La lumière vive de la lune qui émergeait des rideaux ? La voix sèche d'une infirmière qui annonçait que les visites étaient interdites à cet heure ci ? Les pas légers qui s'avançaient vers ma chambre ? En tout cas, j'avais les yeux bien ouverts. Je jetais un coup d'œil par la petite baie vitrée de la chambre, d'où j'apercevais une lune scintillante et plus blanche que jamais... De quoi vous donner des frissons. Les pas du couloirs se rapprochèrent, et je distinguai une ombre se faufiler dans un rai de lumière. Le coeur battant, je me redressai, alerte. Qui pouvait bien me rendre visite à cette heure-ci !? L'infirmière avait bien précisé que les horaires de visites était dépassées... À moins que ce ne soit qu'un médecin venu vérifier mon état. Mais non, ce n'était pas un médecin, l'ombre que j'avais apreçu était bien trop agile, bien trop mince et grande pour appartenir à un de ces vieillards en blouse blanche. Mais alors qui ?
Je plissais les yeux et aperçus cette chevelure aux reflets cuivrés que je ne connaissais que trop bien... Mortifiée, je me figeai.

_N'aie pas peur, me dit-il, je ne vais pas te manger...

_Jake ? Parvins-je à articuler dans un souffle.

_En personne !

_Qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu fais là !? Dis-je en empoignant un oreiller que je tentais de lui envoyer à la figure. Qu'est-ce que cet inconnu venait faire dans la chambre que j'occupais !? Et même si cet inconnu n'était pas comme les autres – J'en étais consciente – Il n'avait rien à faire ici...

_Chut, chuchota-t-il en posant un doigt sur mes lèvres, tu vas réveiller tout le monde...
Je rougis instantanément, sentant les battements de mon cœur s'accélérer à nouveau. Une partie de moi souhaitait lui hurler dessus et le faire sortir immédiatement de la pièce, mais il y en avait aussi une autre, qui souhaitait que Jake reste ici, que je puisse contempler son beau visage sans fin; et, malheureusement, c'était la plus forte...
Il s'assit sur un coin du lit, de façon à ce qu'il me fasse face. Il était simplement vêtu d'un T-Shirt uni et d'un jean noir, ce qui s'avérait stupéfiant pour un mois d'hiver glacial... Il remarqua mon regard indiscret et ressera les pans de son Jean.

_Tu... N'as pas froid ? Dis-je pour me justifier.

_Je n'ai jamais froid, souffla-t-il.
Il émanait quelque chose d'inquiétant de sa voix, ce ton mystérieux... Tandis que ses prunelles étincelantes dans la lune me fixaient intensément, je décidai de me ressaisir, honteuse.

_Eh qu'est-ce que tu fais là, pour commencer !?
J'essayais de donner à ma voix des accents irrités, d'être en colère, mais tout ce que j'arrivais à éprouver, c'était un étrange sentiment de bonheur mêlé à de la peur.

_Disons que je voulais te rendre une petite visite nocturne, répondit-il en souriant. Son rictus était à faire fondre même le plus solide des cœurs, à ensorceler même l'esprit le plus solide qui fût... A présent je me sentais dériver comme sur un petit ilot au gré des flots, oubliant le présent. Je tentai de reprendre le contrôle de mes pensées et le fusillai du regard. Mais bien sûr ! C'était lui qui stimulait mes pensées et mes humeurs...

_Arrête ! Criais-je en le fusillant du regard.

_Arrête quoi ? Ce n'est tout de même pas de ma faute si tu es si influençable...
Il affichait un sourire malicieux qui m'agaçait et me plaisait à la fois.

_Moi, influençable !?
Il hocha la tête, imperturbable.

_Alors comme ça tu n'es pas influencée par moi ?
Son visage était si près du mien que je sentis mon cœur tambouriner dans ma poitrine, tandis que je me surpris à me poser la question... M'influençait-t-il ? Même si je n'aurais jamais avoué, la réponse était claire, je devenais folle dès qu'il était dans les parages... Et pourtant, ça n'avait rien à voir avec son charme ou quoi que ce soit de physique. Il y avait autre chose... Que je n'arrivais toujours pas à expliquer. Et j'étais décidée à le découvrir.

_Jake, lui dis-je en me rapprochant encore plus de lui, qui es-tu vraiment ?
Mes yeux amande vrillaient les siens, cherchant une faiblesse, une parcelle de vérité. Mais il n'y avait rien à faire. Si j'arrivais à sonder l'esprit des humains, ressentir leurs émotions, Jake, lui, était impénétrable. Ni lui ni moi ne cédions, fixant les yeux dans ceux de l'autre.

_Huum...Intéressant, éluda-t-il en continuant de me fixer.
Intéressant ? C'est tout ce qu'il trouvait à me dire ? Intéressant !

_S'il te plaît, lui dis-je, il faut que sache... Sinon je vais devenir folle, ajoutais-je en baissant la voix.
_Ah, tiens je te rends folle...
_Non.
_Vraiment ?
_Je ne sais pas.
Il prenait un malin plaisir à jouer avec mes nerfs, tournant et retournant ses questions sans cesse. Pourtant, c'était moi qui devait les lui poser ces questions, pas lui. C'était bien lui qui était assis sur mon lit alors qu'il n'avait rien à faire ici, qui hantait mes cauchemars, et qui n'était pas celui qu'il prétendait être. Jake Zalder... Ce n'était qu'un nom, un nom qui cachait bien des secrets... Une enveloppe, rien de plus. Une peau qui protège et camoufle...
J'entendis le cliquètement d'une paire de chaussures à talon aiguilles, et une infirmière toqua à la porte. Je sentis mon cœur s'affoler de nouveau, tandis que je me recouchai sous mes couvertures et fermai les yeux, imitant un sommeil artificiel. Quant à Jake, l'infirmière le verrait d'un instant à l'autre, et Dieu sait qu'il se verra passer un sacré savon... Mais il n'hésita pas, et pendant que la porte s'entrebaillait pour laisser passer une dame en blouse blanche, il me chuchota quelques mots à l'oreille, enjamba le rebord de la fenêtre et se laissa tomber dans le vide. Il y a au moins cinq mètres de la fenêtre jusqu'au sol, songeais-je avec inquiétude, il ne pourra pas s'en tirer sans un bras cassé...
Et qu'est-ce que j'avais à m'inquiéter pour ce type, d'abord !?
Tandis que la dame en blouse blanche posait un plateau repas sur le rebord de ma table de chevet, je me souvins soudainement des derniers mots de Jake avant qu'il ne fuie précipitamment les lieux par la fenêtre... Samedi, dix-huit heures trente, m'avait-il soufflé dans l'oreille. Voilà qui ressemblait fort à un rendez vous...Je sentis une joie incomparable s'emparer de moi, et une petite bulle de bonheur perler dans ma tête. Je me serais volontiers attribué une gifle si l'infirmière ne s'activait pas auprès de moi... Mais, j'aurais beau m'infliger toutes les gifles du monde, ça ne changerait pas : quelque chose en moi avait fondu, comme de la cire chaude.



8. Brume et Reflets



_Alors ?

Jared me regardait avec insistance, attendant que je lui réponde. Mais que m'avait-il demandé, au juste ? Je ne m'en rappelais pas. Je ne me rappelais de rien. Et, lorsque je fermais les yeux, le même visage aux yeux verts perçants hantait mes pensées. Je n'arrivais plus à me concentrer sur quoi que ce soit depuis sa visite nocturne à l'hôpital St Peter.

_Lee, Qu'est-ce qui t'arrive, enfin !

Je sursautai, et dévisageai le visage de mon ami sans comprendre.

_Ne fais pas comme si de rien n'était ! Tu ne me parles plus, c 'est ça ?

Je le regardai, troublée. Est-ce que je ne lui parlais plus ? Je ne m'en souvenais même pas...
Il fronça les sourcils et soupira, déconfit.

_Je ne suis pas sûr que tu sois parfaitement rétablie de ton séjour dans cet horrible hôpital...

Je me souvins que Jared détestait les hôpitaux, des endroits de torture sinistres d'après lui. Mon ami avait seulement accepté de me rendre visite pour moi... Je souris à cette pensée.
Jared prit mon sourire comme un retour à la réalité.

_Ah, ben voilà ! Tu es réveillée, maintenant ?

J'hôchais la tête sans vraiment savoir de quoi il parlait. Je n'arrivais plus à focaliser mon esprit sur quoi que soit depuis quelques jours... Je me sentais vagabonder ailleurs, loin de Londres et de ses habitants, dans un monde qui n'existait que dans ma tête... Je ne savais même plus où j'étais, ce que je faisais. Je voyais juste des élèves pressés se diriger vers un lourd portail et des rires fuser de toutes parts. Jared fît pivoter ma tête vers la sienne, inquiet. Il scruta mes prunelles, y cherchant la clé à un quelconque mystère. Je me laissais faire, me sentant à des milliers de kilomètres de la main fraiche qui tenait mon menton entre ses doigts. Les yeux de mon ami trouvèrent alors la réponse à sa question informulée, et je le vis reculer prestement, horrifié.

_Lee, articula-t-il en écarquillant des yeux comme des soucoupes, Lee, non...
Il semblait sincèrement inquiet et terrifié, mais je ne lui prêtais aucune attention. Et, sans que puisse faire quoi que ce soit, il me prît la main et m'entraîna hors du collège, où un surveillant chauve vérifiait notre emploi du temps.

A présent, je me sentais filer à toute allure, entraînée vers une destination inconnue, aussi inconnue que la raison pour la-quelle Jared paraissait si soucieux. Je savais que j'aurais dû être inquiète, moi aussi. Mais inquiète de quoi ? Je me sentais dépassée par les évènements, comme si j'allais au ralenti et que le monde défilait devant moi, sans que je puisse l'arrêter. Alors je baissais les bras et renonçait à tenter de saisir quoi que ce soit. Je me laissais alors entraîner, sans un regard pour les passants qui voyaient, éberlués, deux jeunes filer à une vitesse surnaturelle. Je faisais confiance à la poigne qui m'enserrait la main, et cela me suffisait.

Au bout d'un trajet qui me parût interminable, Jared s'arrêta, haletant. Je le vis sortir un trousseau de clés de sa poche et les faire tinter contre une mince porte qui m'était familière. Malgré le flou et la brume épaisse qui entourait ma vision, je me rappelais avoir vu cette porte plus d'une fois... Mais où ? Encore une fois, je m'abandonnai à mes rêveries sans avoir la force de répondre à cette question.

_Viens assis-toi, on a pas beaucoup de temps...

Mon ami paraissait stressé et anxieux, et lorsqu'il m'invita à m'assoir sur le canapé au couleurs sobres, il faillit renverser le vase qui se trouvait à sa droite. Avec des gestes nerveux et rendus maladroits par l'angoisse, il le remit en place. Aussitôt, je me sentis comme émerger lentement de l'eau, revenir juste un peu à moi... Rien de très prometteur, juste une faiblesse de l'ombre qui me détachait du reste du monde. Je profitai de ce rare moment de lucidité pour observer la pièce autour de moi. Des formes tarabiscotées; une télévision écran plat scintillante, un mobilier minimaliste, des imprimés chics... Tout était moderne et bien rangé, et ce que j'avais identifié comme la salon des parents de Jared était exagérément lumineux, une impression de perfection émanant des murs blancs immaculés.

_C'est... Chez toi ?

Je clignais plusieurs fois des yeux, sentant la rêverie me reprendre. J'eus juste le temps de voir Jared sourire et se réjouir tristement de mes paroles, avant de sombrer à nouveau dans un autre monde.

_Oui, c'est chez moi...

Il se laissa tomber lourdement à côté de moi, tripotant nerveusement la fermeture éclair de son sweet. J'aurais voulu lui demander ce que je faisais là, pourquoi était-il dans cet état... Mais je n'en eus pas la force. Mais il répondit à mes questions informulées. Et, avec toute la volonté dont j'étais capable, je tentais de me concentrer sur ses paroles.

_Lee, tu vas très mal, c'est clair. Si tu pouvais te voir, tu tomberais à la renverse, dit-il dans une pathétique note d'humour, le pire, c'est tes yeux : il ne sont plus noisettes, il sont d'un vert... Il frissonna. Ça fout les chocottes, conclut-il. Je t'ai amené ici parce que je ne pense pas que tu puisses rentrer seule dans cet état... Et même si je t'accompagnais chez toi, Célia te trouverait étrange, tu pourrais encourir de sérieux risques... Je suis certain qu'il y a quelque chose qui e va pas chez toi... Bon, je ne fais pas le parano, mais je pense que tu devrais en parler à un Ancien. Enfin, que je devrais en parler à un Ancien, se reprit-il en esquissant un sourire, parce que vu dans l'état où tu es... Sérieux, il faudrait que j'en parle, parce que je suis sûr que ça a un rapport avec... Avec... En tous cas, trancha-t-il, ce n'est pas humain.

Si j'avais été dans mon état normal, je lui aurais sans doute dit de ne pas s'inquiéter, et que ce n'était pas à lui de s'occuper de moi. Mais, si il ne le faisait pas, qui le ferait ? Certainement pas moi...
_ Mes parents vont bientôt arriver..., reprit il. Ils n'ont rien contre le fait de t'inviter chez nous, mais ça pourrait poser problème avec Célia... Je ne sais pas quoi faire.

Il se prit la tête dans les mains et soupira longuement.

_ Si seulement tu pouvais te voir, marmonna-t-il...

Soudain, je vis ses yeux s'illuminer et je devinais une idée germer dans son esprit, tandis que je luttais pour rester éveillée.

_Mais oui, reprit-il, tu peux te voir !

J'entendis indistinctement des bruits de pas précipités qui se dirigèrent vers le fond de la pièce et se turent en revenant devant moi. Je vis la main longiligne et tremblante de Jared placer devant mon visage un miroir ovale sans doute tiré d'un accessoire de beauté. Que voulais-t-il que je fasse avec ? Ah, oui, me regarder... Je me concentrai au maximum et tentai de dégager la brume qui inondait mes yeux. Mon reflet... Combien de fois m'étais-je regardé dans la glace en maudissant mes tâches de rousseur ? Pourtant je fus surprise en distinguant un teint pâle et lumineux, des fines pommettes étrangement creuses, et ces yeux... Des yeux verts. Vert perçant. Comme ceux de mon cauchemar... Sentant mon cœur s'affoler, je tentais d'effacer cette image, repousser cette bile d'horreur qui me montait à la gorge. Je passai un doigt tremblant sur la surface du miroir et l'image se reforma, m'arrachant un hoquet d'épouvante : De ses yeux Verts perçants et ses cheveux cuivrés, Jake Zalder me fixait tel un serpent ayant piégé sa proie.

Je poussais un cri et envoyai le miroir valser en face de moi, où il s'écrasa contre la commode et s'éparpilla en mille morceaux. La dernière chose que je vis avant de sombrer dans la brume était Jared qui se retourna brusquement vers moi, effrayé. Puis tout devînt flou, et je me laissai emporter loin d'où j'étais, et surtout, loin de tout.

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